Le 6 février, une table ronde politique réunit l’ensemble des forces vives polonaises. Alors que Lech Walesa et les communistes se rencontrent et que la Pologne reprend la tête de l’émancipation des satellites de Moscou.
Du côté de Prague, en revanche, la situation est plus tendue. Le dissident Vaclav Havel est arrêté, une fois de plus, à l’issue d’une manifestation commémorant la mémoire de Jan Palach, le jeune étudiant qui s’était immolé par le feu quelques mois après l’intervention soviétique de 1968.
Toutes les caméras du monde se tournent, le 15 février, vers la frontière entre l’Afghanistan et l’URSS. Le dernier soldat soviétique rentre à la maison. Mikhaïl Gorbatchev avait entamé le retrait de ses forces l’année précédente. Parallèlement, il poursuit a grande lessive intérieure. En mars, une partie des membres du Congrès des députés du peuple est élue au suffrage universel.
Le 2 mai, le gouvernement hongrois donne le premier coup de pioche contre le Rideau de Fer. Il annonce le démantèlement des obstacles sur la frontière entre son pays et l’Autriche.
Quelques semaines plus tard, Mikhaïl Gorbatchev effectue une visite triomphale en Allemagne fédérale. La « Gorbimania » éclate un peu partout. À cette occasion, la RFA accorde une aide alimentaire à la Russie, et ce sont les avions de l’armée de l’air allemande qui assurent ce pont aérien alimentaire. Ils n’ont pas volé vers l’URSS depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Lors de ce séjour, Mikhaïl Gorbatchev assure le chancelier Kohl qu’il est hors de question de voir les troupes soviétiques intervenir pour mettre fin aux espoirs de liberté dans les pays du bloc soviétique, notamment à Berlin-Est.
Quelques jours plus tôt, les premières élections libres polonaises depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale ont été un succès pour Solidarnosc et ses alliés. À l’heure où la France a invité le monde entier à célébrer le bicentenaire de la Révolution, le souffle de la liberté s’étend sur de nombreux pays de l’Est. Dans cette atmosphère quelque peu euphorique, la répression des manifestations estudiantines à Pékin jette une note sombre. L’image d’un homme seul, face aux chars, devient le symbole de la dictature communiste.
Les deux dernières victimes du Mur En RDA, les mouvements de protestation se renforcent derrière le Mur, qui a fait en février et mars deux nouveaux morts. Nul ne peut alors imaginer qu’ils sont les derniers. Winfried Freundenberg a le triste privilège d’être l’ultime victime. Il a péri dans l’atterrissage brutal de la montgolfière qu’il avait bricolée dans sa maison pour s’évader.
Erich Honecker et son parti préparent le quarantième anniversaire de la RDA comme si de rien n’était. Honecker lâche du lest en augmentant les autorisations de sortie pour permettre à ses compatriotes d’aller visiter leurs familles à l’Ouest. Il donne aussi l’ordre de ne plus tirer sur les fugitifs qui tentent de franchir le Mur. Le filet policier ne s’allège pas pour autant, dans un pays qui compte un indicateur de la Stasi pour 180 habitants.
Alors que Gorbatchev poursuit sa tournée triomphale à l’Ouest, en passant par Paris où il participe aux fêtes du Bicentenaire, les routes de Hongrie et de Tchécoslovaquie commencent à sentir une odeur très particulière et le ciel à s’emplir d’une âcre fumée bleuâtre : celles des Trabant, qui transportent les Allemands de l’Est vers ce que l’État est-allemand pense être leurs traditionnels lieux de villégiature. Cette fois, pour beaucoup de familles, il ne s’agit plus de profiter du soleil et des prix intéressants des pays frères. Il s’agit de fuir. La Hongrie voit passer les files de voitures pétaradantes qui se dirigent vers l’Autriche. De jour en jour, le flot grossit.
La route de Vienne ne demeure pas longtemps le seul moyen pour les Allemands de l’Est de fuir le régime communiste. Des Berlinois se réfugient dans la représentation permanente de la République fédérale à Berlin-Est. Les bâtiments sont vite surpeuplés, au point que le gouvernement de Bonn lance un appel aux Allemands de l’Est, le 9 août. On peut lire dans notre journal du lendemain cet appel tout en nuances. « Nous ne demandons à personne de venir chez nous, mais nous continuerons d’aider tous les Allemands qui viennent nous voir. »
De façon un peu moins nuancée, le plus proche collaborateur du chancelier Kohl fait remarquer aux journalistes que « la situation actuelle avait ses causes en RDA et qu’elle ne pouvait être résolue qu’en RDA ».
Les Allemands de l’Est n’ont pas jeté leur dévolu sur les seuls locaux diplomatiques à Berlin. L’ambassade de la République fédérale à Budapest a aussi été envahie, et celle de Prague, en ce début de mois, accueille ses premiers candidats à l’exode vers l’Ouest.
Honecker propose des vacances en Albanie L’été polonais est tout aussi décoiffant. Le 19 août, le général Jaruzelski, élu président par le Parlement quelques semaines plus tôt, appelle Tadeusz Mazowiecki au poste de Premier ministre. Le conseiller de Lech Walesa promu numéro 2 du régime polonais, c’est bel et bien une nouvelle révolution à l’Est. Le même jour, 500 Allemands de l’Est traversent en masse la frontière entre la Hongrie et l’Autriche. En un mois, 4 000 citoyens de la RDA ont fui leur pays.
Pour tenter d’interrompre l’hémorragie, qui ressemble à celle qui avait précédé la construction du Mur, le gouvernement est-allemand négocie un accord avec l’Albanie pour en faire un lieu de vacances pour ses citoyens, à l’abri du pays le plus fermé d’Europe.
Début septembre, les envoyés spéciaux de notre journal, Roger Struss et Gérard Klinkert, se rendent à la frontière austro-hongroise pour y rencontrer des fugitifs. L’un d’eux explique ainsi ces départs en masse : « En RDA, avec nos vieillards, cela ne changera jamais… La jeunesse, chez nous, a perdu tout espoir. On ne voit pas la fin du tunnel. Et puis, il y a le côté matériel. Les Ladas, actuellement attribuées à Francfort-sur-l’Oder, avaient été commandées en 1970 ! »
Le 10 septembre, la Hongrie déclare ouverte la frontière avec l’Autriche. Le jour même, dix mille Allemands de l’Est se ruent dans cette brèche. La Tchécoslovaquie devient, elle aussi, un point de transit vers la liberté. En septembre, vingt mille Allemands de l’Est transitent par ce pays pour rejoindre la Hongrie et sa frontière béante. Le gouvernement ouest-allemand se mobilise pour accueillir ce flot sans cesse grossissant. Des trains évacuent les réfugiés de l’ambassade à Prague. Ceux de Varsovie sont transportés par avion. Berlin-Est tempête, accuse de trahison ceux qui ne sont plus des « pays frères ». En vain. Au début de l’automne, ce sont près de 300 000 Allemands de l’Est qui ont pris la fuite. La RDA se vide de ses forces vives.
Les Allemands de l’Est qui n’ont pas choisi de fuir se mobilisent sur place pour demander plus de liberté. Leipzig a pris, depuis le mois de mai, des allures de cité contestataire. Sous l’égide des églises évangélistes, de nombreux citoyens se réunissent. Les « prières du lundi » montent autant vers le ciel qu’elles s’adressent au parti communiste. Un slogan est entonné de plus en plus fort : « Wir sind das Volk », « nous sommes le peuple ».
Manifestations dans les grandes villes D’autres villes emboîtent le pas à Leipzig. À Berlin, en septembre, plusieurs milliers de manifestants se retrouvent à Alexanderplatz, vitrine de la capitale de la RDA. Parmi leurs revendications, on trouve la légalisation de mouvements citoyens destinés à devenir des espaces de proposition, mais aussi de contestation du régime. La police charge les manifestants. À quelques jours de ce qui doit être la grande fête du régime Honecker, les autorités ne sauraient tolérer de tels débordements.
Honecker se dit que la venue des délégations des pays frères sera l’occasion de réfléchir ensemble à une solution pour remettre au pas les contestataires.
Le quarantième anniversaire de la RDA s’annonce bien morose, dans un pays rejeté par la majorité de ses habitants qui voient avec espoir le souffle de la liberté éteindre les bougies du pouvoir sans partage d’Erich Honecker.
Raymond Couraud Demain : 9 novembre, 18 h 57 : le Mur tombe