Assises du Doubs Le père solitaire avait bien abusé de ses fillettes
L’avocat général avait requis 10 ans de prison pour des viols commis sur ses deux fillettes. L’accusé, qui a toujours nié, écope de cinq ans au terme de trois jours de procès et d’une procédure particulièrement controversée.
« Est-il possible que l’appareil judiciaire puisse se tromper à ce point ? » La question de Me Schwerdorffer, centrale durant ces trois jours de débats, s’adresse in fine aux jurés du Doubs. Une interpellation délibérément provocatrice. Pour l’avocat de la défense, la réponse est évidemment « oui ». Reste à démontrer comment et pourquoi son client a pu être accusé « à tort » de viols sur ses deux fillettes, d’en démonter le mécanisme et de faire partager à la cour sa conviction profonde (lire notre édition de jeudi). L’homme qu’il défend est incarcéré depuis deux ans pour ces faits qu’il a toujours niés. Des caresses avec pénétration digitale sur Arielle, sa fille d’une dizaine d’années, puis sur Amélie, 5 ans, la fille de sa compagne.
Pour l’avocat général, Christian Molé, la réalité de ces actes ne fait pas de doute. Les services sociaux qui suivaient de près cette famille particulièrement carencée ont fait des signalements inquiétants. Les fillettes ont fini par parler ou par montrer, pas spontanément mais à grands renforts d’enquêteurs spécialisés, de psychologues et de pédopsychiatres. Il requiert 10 ans de prison.
Même si sa jeune cliente souffre d’un mutisme quasi systématique qui remonte à sa plus tendre enfance, Me Caroline Bonnetain assure qu’il ne faut pas s’y fier. Derrière son silence, « elle ne parle pas, elle hurle » sa souffrance. Et d’évoquer cette lettre où elle écrit à son père : « J’aimerais que tu dises ce qui s’est passé, que tu dises la vérité ». Celle de l’accusé reste invariable, il n’a jamais fait les gestes incriminés. Alors pourquoi, comment se retrouve-t-il dans le box ?
Me Henriet, tout d’abord, fait la genèse de la révélation des faits. Affecté d’une déficience intellectuelle de « légère à moyenne », cet employé communal de 46 ans est marqué d’une tâche indélébile. Une condamnation en 1997 pour une agression sexuelle sur un garçon de 12 ans. Et lorsque les services sociaux étudient le cas des deux fillettes, alors que la mère a disparu du foyer et qu’il se retrouve seul avec elles, l’étau se resserre. D’autant plus lorsque les éducateurs apprennent que parfois elles viennent rejoindre leur père dans « son lit ». Une première enquête en 2008 ne révèle absolument rien de suspect. Mais pour l’avocate, « tout démarre à partir de là ». L’une fait pipi au lit, l’autre est mutique, l’hygiène laisse à désirer… Un dessin, une attitude équivoque dans un jeu, tout est interprété, disséqué avec en point de mire la suspicion envers le père. « Même si aucun élément objectif ne laisse alors penser à des abus sexuels ».
C’est tout simplement un homme dépassé qui admet avoir besoin d’aide et réclame du secours. Mais quand sa plus jeune fille, « qui jalouse l’aînée » parce qu’elle entretient « une relation fusionnelle avec son père », lance lors d’une dispute que sa sœur « fait l’amour avec papa », la machine judiciaire embraye. « Pour elle, l’amour c’est faire des bisous », assure Me Schwerdorffer qui fustige les méthodes des enquêteurs. Le visionnage de la garde à vue qu’il a réclamée et obtenue montre comment son client est mis « sous pression ». D’autant que la séquence où les policiers le pressent d’avouer n’a pas été retranscrite et ne figure pas au dossier. Idem lorsqu’il s’agit de faire mimer avec des jouets par la fillette ce qui se passait réellement dans la chambre. Les enquêteurs suggèrent les gestes selon l’avocat : « C’est du conditionnement mental, de la manipulation ».
Une analyse que partage le bâtonnier Me Noèlle Defago qui défend la dernière compagne de l’accusé renvoyée devant les assises pour n’avoir pas dénoncé les actes sur sa fillette. « Une pauvre femme, invalide psychique » qui niait tout geste sexuel de son compagnon et qui a fini par « céder à la pression » et par le charger. « On peut lui faire dire tout et son contraire. Elle n’a même pas conscience d’être devant une cour d’assises et se croit chez le juge aux affaires familiales. Qu’est ce qu’elle fait là ? » Rien ont répondu les jurés qui l’ont relaxée pour son silence suspect alors que l’avocat général avait requis deux ans de prison dont une année ferme. Comme ils ont acquitté l’accusé pour les viols sur Amélie.
Mais les mots d’enfants et leurs maux, même laborieusement révélés, ont marqué les esprits. Le quadragénaire est reconnu déclaré d’agression sexuelle sur Amélie et de viol sur sa fille Arielle. Il est condamné à cinq ans de prison et quatre années de suivi sociojudiciaire.








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