Sport d’été Les sauteurs de l’extrême dans l’Oberland bernois, le paradis du base jump
Envol au-dessus de la vallée de Lauterbrunnen depuis une falaise de 550 m : deux « base jumpers » en « wingsuit » sautant depuis un site baptisé High Nose, près du village de Mürren. L’ouverture du petit parachute est déclenchée très près du sol. Photos Keystone/MAXPPP/Gaétan Bally
Gilles fait partie de la petite communauté des « base jumpers », des adeptes de sauts dans le vide, avec un petit parachute, depuis des falaises, des viaducs, des tours ou des antennes. Ils sont une dizaine d’hommes volants en Alsace, et environ 200 dans toute la France, à s’offrir ainsi de très fortes doses d’adrénaline en bravant la mort. Les falaises de Lauterbrunnen, dans les Alpes bernoises, sont devenues le haut lieu de cette discipline reine du sport extrême.
La vallée de Lauterbrunnen, en Suisse, ceinturée par d’abruptes falaises et dominée par l’Eiger, le Mönch et la Jungfrau, trois majestueux sommets de plus de 4000 m que l’on peut apercevoir par beau temps depuis les Vosges, offre un grandiose décor de carte postale suisse attirant d’innombrables touristes, notamment des Japonais et des Indiens. Depuis une douzaine d’années, le sommet des falaises de 400 à 600 m de hauteur, d’où jaillissent de gigantesques cascades, sert aussi de tremplin pour le « base jump », une spectaculaire discipline de sport extrême dérivée du parachutisme et de l’escalade.
C’est sur le « spot » (ou site) baptisé Yellow Ocean, à une heure et demie de marche depuis Wengen, la célèbre station alpine suisse, que Gilles, un colmarien de 41 ans, a effectué, un jour de l’été 2004, son premier « base » du haut d’une falaise de 400 m. « Un saut de sept secondes en short et cheveux au vent », se souvient-il avec ravissement.
Ce n’était pas son premier saut dans le vide. Il avait auparavant effectué 1000 sauts libres en parachute à partir d’avions, en quatorze ans de pratique intense au club de parachutisme de Colmar, de ce sport dont il possède presque tous les brevets. Aujourd’hui, il compte 1520 sauts libres en parachute à son actif.
Mais le plaisir procuré par le base jump est « nettement plus intense », confie-t-il. « C’est devenu une drogue », une « drogue dure », avec des crises de manque. À ce jour, il a effectué 250 base jumps, à raison de quatre à cinq sauts par sortie, à Lauterbrunnen, mais aussi dans les Dolomites, à Chamonix et dans le Vercors.
Depuis 2006, Gilles saute avec un « wingsuit » Xbird, une combinaison ailée (prix d’achat : 1800 dollars) qui lui permet de se prendre pour un Icare du XXI e siècle. Il « pilote » son wingsuit, qu’il avait testé auparavant en saut libre à partir d’un aéronef, en écartant les bras et les pieds. Cette combinaison, qui se gonfle d’air, permet de parcourir 3 m à l’horizontale pour 1 m en vertical. Ainsi, au départ du spot High Nose (haut nez), à une hauteur de 550 m, accessible depuis le village de Mürren, avec la télécabine du Schilthorn et le train à crémaillère, il effectue en quarante secondes un vol de près de 1500 m qui le conduit jusqu’à l’autre versant de la falaise.
« On ressent une triple jouissance : au moment du saut dans le vide, quand la voile s’ouvre et quand on arrive au sol », explique Gilles. Un « plaisir égoïste, reconnaît-il. J’oublie que j’ai deux enfants et une femme. » « C’est son oxygène, il a besoin de ça pour vivre », dit cette dernière.
« Si on reste raisonnable, on actionne l’ouverture de la voile à 100 m du sol. » Les base jumpers ne sont pas toujours raisonnables. Souvent ils n’arrêtent la chute qu’à 50 m, voire 30 m du sol. « Ça se joue alors à un dixième de seconde. » La moindre erreur peut être fatale. « Nous ne sommes pas des kamikazes », affirme-t-il.
La petite voile utilisée pour le base jump n’a que sept caissons, contre 25 à 30 pour la voile du parapente. Elle est libérée par un extracteur en forme de champignon que le base jumper doit actionner à la main. « Il faut quarante-cinq minutes pour plier correctement la voile, deux heures quand on débute », signale Gilles. « Le pliage doit se faire en fonction de la durée de la chute prévue », explique-t-il.
Au bout d’une seconde de chute, la vitesse est de 40 km/h, de 80 km/h à trois secondes et près de 200 km/h au bout de sept secondes. « Il ne faut pas brûler les étapes, bien choisir les endroits où l’on saute, ne pas se fier aux vidéos diffusées sur internet et se faire conseiller par un sauteur chevronné », conseille-t-il.
Pour faire du base jump, « i l faut avant tout avoir un solide mental, être sûr de soi et bien maîtriser les gestes techniques qu’on va faire. Le saut, on le fait d’abord dans sa tête. »
Gilles avoue avoir effectué deux sauts interdits. Le 25 décembre 2005, à 5 h 30 du matin, depuis la terrasse de la tour de l’Europe à Mulhouse, à 80 m de hauteur seulement, en compagnie d’un autre « baseur » qui a filmé ce saut. Et un autre un petit matin du printemps 2008, depuis la flèche de la cathédrale de Strasbourg, à 90 m de hauteur. Deux sauts qui se sont bien terminés et sont passés inaperçus.
Il reconnaît aussi avoir connu une « grosse frayeur », lors d’un saut à Lauterbrunnen, depuis le site High Nose. « J’ai dérapé au moment de l’impulsion du saut et raté la sortie à vitesse zéro. » Parti en piqué, il a frôlé les trois vires qui sortent de cette falaise, mais a réussi à se redresser au dernier moment. La voile s’est ouverte alors qu’il était déjà à la hauteur des arbres… « J’ai mis un an à me remettre de ce saut », confesse le virtuose du base jump.
Daniel Dupont, le directeur de la société Alsace Parachutisme à Colmar, n’envisage pas de goûter à ce sport extrême réservé, selon lui, à des parachutistes fortement expérimentés. « Le saut libre depuis un avion est aussi source d’immenses plaisirs avec infiniment moins de risques. »
VOIR Les vidéos des six premiers sauts de « base » de Gilles ont été postées sur internet : www.youtube.com/watch?v=6cC4N1j9iS4








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