Malgré-nous Trois générations pour transmettre la mémoire de ce qui s’est passé
Victor, Henri et Vincent Hagenbach : trois générations soudées autour d’une même histoire. Photo Jean-François Frey
Incorporé de force dans les Waffen SS, l’ancien maire de Richwiller – près de Mulhouse –, Henri Hagenbach, 86 ans, a toujours parlé de la guerre avec ses enfants.
À leur retour, les Malgré-nous ont été des taiseux. Surtout si, de surcroît, ils avaient été versés dans les Waffen SS, de sinistre réputation, comme la plupart des Alsaciens de la classe 1926. « Papa nous a toujours parlé de ce qu’il a vécu. Nous avons baigné là-dedans très jeunes, avec mes six frères et sœurs », souligne Vincent Hagenbach, maire de Richwiller depuis 2008. Son père, Henri, qui l’avait précédé à la mairie, racontait « ce drôle de service militaire chez l’ennemi » par bribes. À l’occasion de ses 80 ans, avec l’aide de son épouse, il a remis à ses enfants et 19 petits-enfants un exemplaire d’un texte sobre, écrit pour qu’ « on sache ce que nous avons enduré ».
Il avait alors 17 ans, l’âge de son petit-fils Victor, qui est très proche de lui. Sur la photo destinée aux parents, l’uniforme taché par la pluie, il a le regard sombre. Il devra la refaire « pour avoir l’air moins triste ». Dans ses mémoires, Henri Hagenbach – qui n’a « pas fait de la littérature » – montre la brutalité du Reichsarbeitsdienst, le RAD, qui précédait l’enrôlement dans la Wehrmacht. Il s’agissait aussi de briser toute velléité de résistance des « Alsaciens-Français », ce qui sera le cas aussi par la suite. Le chef du camp, un dénommé Buck, n’était autre que le frère du tortionnaire du Struthof. « Ma satisfaction a été de le revoir prisonnier des Anglais au moment où j’ai été capturé », lâche Henri. Il en sourit encore.
Mais le pire restait à venir : l’incorporation dans les Waffen SS. « Je pensais qu’ils ne recrutaient que les grands blonds… », ironise-t-il. « À l’époque, s’excuse-t-il presque, on a compris, sans comprendre. On était moins avancés que les jeunes d’aujourd’hui… »
En mars 1944, il s’agissait de compenser les pertes sur les différents fronts. L’apprenti des Mines de potasse partira, avec 500 autres jeunes de la région, pour un camp d’entraînement des Waffen SS en Pologne. Non loin d’Auschwitz – mais il le saura plus tard. Des prisonniers portant l’étoile jaune passaient à proximité de leur camp. Ils construisaient des routes…
Henri Hagenbach décrit « la mise au pas » des jeunes recrues, « la brutalité des geôliers », le Drill assuré par des officiers, blessés au front russe, de la garde d’Hitler. Encadrée par les SS de la Division Reichsführer Himmler, la compagnie – une centaine d’Allemands, quelques Hongrois volontaires et 70 Alsaciens – est envoyée en Hongrie, puis en Italie. « Les alliés avançaient lentement vers Bologne », relève-t-il, en évoquant les attaques des Jabo, les chasseurs-bombardiers britanniques qui maîtrisaient le ciel. La compagnie devait poser, de nuit, des mines à proximité immédiate des cadavres anglais. « On avait la peur au ventre… Nous posions des mines sans fixer les détonateurs, de crainte de sauter avec ! » Lorsqu’ils vont récupérer leurs propres cadavres – c’était l’hiver 1944 –, des Canadiens les interpellent en allemand : « Il fait froid. Si on faisait un match de foot ? » Ils leur lancent même des tablettes de chocolat. Mais très vite, la guerre reprend ses droits.
Il y a aussi la cruauté des officiers qui s’exerçait par des exactions envers les civils mais visait aussi les hommes de troupe, surtout ceux qui n’étaient pas des fanatiques… La compagnie fut déplacée au gré des besoins, vers le nord de l’Italie, puis à travers la Serbie et vers le lac Balaton en Hongrie, en face des troupes soviétiques. Par haut-parleur, ces derniers « appelaient les Alsaciens à se rendre, en leur promettant des femmes ». C’est là que son ami d’enfance, Alfred Sutter, fut blessé. Enfin, cap sur l’Autriche. La guerre est alors terminée. Les rescapés de la débâcle veulent éviter de tomber entre les mains des Russes…
« Nous, les Alsaciens, commencions à paniquer à cause de la SS. Nous arrachions nos cols de patte SS », explique Henri Hagenbach. Après avoir croisé des militaires français, ils sont faits prisonniers par des Anglais, le 9 mai 1945. « Le lendemain de l’Armistice ! » Les Britanniques les emmènent d’abord à Rome – où ils passent trois jours dans les studios de Cineccitta – puis à Naples, dans un camp de prisonniers. Rien à voir avec Tambov. C’était la dolce vita ! Surprise… il reçoit la visite de son frère Valentin, habillé en soldat français. Son aîné, enrôlé avant lui, avait réussi à rejoindre les lignes américaines. Et s’était engagé dans la Première Armée !
Henri Hagenbach – un ancien sportif – interrompt son récit à plusieurs reprises, submergé par l’émotion. Son fils, Vincent, lui rappelle certaines anecdotes. Victor, qui vient de passer le bac, n’a entendu parler que fortuitement de l’incorporation de force au lycée. « C’est peu à l’échelle du monde, même si c’est important pour nous », observe le jeune homme qui a lu le texte de son grand-père à l’âge de 11 ans. « Ce qu’ils ont vécu est terrible ! » Mais il a retenu aussi l’histoire du chocolat.
Le nonagénaire, qui a témoigné devant une classe, répond sans détour aux questions les plus difficiles. Il n’a pas oublié non plus les mouchards de la compagnie, ni les collabos qui paradaient à Richwiller. Et il s’étonne que « personne ne parle des SS français du Bataillon Charlemagne, des volontaires, eux ». À propos de la division Das Reich et du massacre d’Oradour, il dit simplement : « J’aurais aussi pu en être. C’est un coup de chance… » Il n’a plus de haine. Mais l’hymne allemand lui donne toujours froid dans le dos.
LIRELe témoignage écrit d’Henri Hagenbach sur http://www.malgre-nous.eu/spip.php?article1007







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